AU FIL DES MOTS à Chavagnes-en-Paillers

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Vicissitudes d'une châtelaine (juin 2012)

Vicissitudes d’une châtelaine

 

Était-ce dû au fait que je venais de terminer le pavé de quelque mille pages de Ken Follett « Les Piliers de la Terre », toujours est-il que, cette nuit-là, mon sommeil fut entrecoupé de céphalées récurrentes, et ce n’est qu’au petit matin que Morphée daigna enfin m’emporter durablement dans ses bras, pour me larguer dans une imposante demeure médiévale.

J’étais à Bazoges-en-Pareds. Là, dame Émeline de Tourneval, jeune épouse de messire Gonzague, toute pâlotte et languissante, boudait sa harpe qui, d’ordinaire, illuminait ses journées. Tout heureuse de ma visite impromptue, elle m’accueillit à bras ouverts et me conta en détail les raisons de son désarroi.

« Cela fait vingt et un mois que mon mari a quitté en grand arroi son fief bazogeais pour suivre l’ost de son suzerain dans la croisade contre les Sarrasins. J’ai bien peur qu’il coure à sa perte et meure en terre étrangère sans que je le revoie. »

Du donjon, elle l’avait suivi jusqu’à ce que sa silhouette se fût évanouie derrière les hautes futaies qui limitaient son domaine. Sur son destrier bai richement caparaçonné, brandissant l’oriflamme vert pâle brodée de deux fleurs de trèfle amarante entrelacées, il avait fière allure son Gonzague. Jamais elle n’oublierait les chaleureux vivats des villageois lorsque leur idylle s’était commuée en hyménée, deux mois auparavant.

Désormais, seule dans sa haute tour d’une froidure incommensurable, bien qu’elle eût revêtu une longue robe de brocart ourlée d’hermine et coiffé son hennin de mariée, la jeune épousée se morfondait, ne sachant comment occuper ses sempiternelles journées.

Eussé-je pu la réconforter, lui redonner le sourire ? En avais-je les moyens ? Que nenni ! Je n’avais le talent ni d’un ménestrel, ni d’un bouffon. À défaut de connaître lais ou rondeaux, je m’apprêtais ingénument à lui chantonner tout à trac une ballade des temps modernes quand une galopade effrénée et trois retentissantes sonneries d’olifant (oliphant) sortirent de sa torpeur toute la demeure.

Accoudée à la croisée, Émeline entendit le héraut du châtelain clamer à tue-tête cette exhortation :

«  Oyez, oyez, bonnes gens jusqu’à ce jour éplorés ! Messire Gonzague est de retour après ces vingt et un mois qu’il a vécu (s) loin de chez nous. Revêtez vos plus beaux bliauds et préparez-vous à faire ripaille. »

Rapidement, ce fut le branle-bas de combat dans la salle basse du donjon. Les serviteurs affairés dressèrent les tréteaux, mirent en perce les quartauds d’hypocras et de vinasse gouleyante, cuisinèrent à qui mieux mieux cuissots de sangliers, gélinottes, fouaces, fougasses et moult autres mets dont le maître était friand. Jongleurs, bateleurs, tous sur le pied de guerre, rassemblèrent tambours, fifres, vielles, violes et haubois et s’apprêtèrent à animer le repas de leurs gaudrioles.

Là-haut, dame Émeline retrouva sur-le-champ ses couleurs et ses yeux bleu-vert pétillèrent de bonheur.

C’est alors que je me réveillai, déçue de n’avoir pu accompagner les commensaux aux agapes annoncées et surtout fort désappointée de n’avoir pu rencontrer le beau chevalier de Bazoges-en-Pareds.



31/08/2016
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