AU FIL DES MOTS à Chavagnes-en-Paillers

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Octobre 2018

 

Jeudi 18 octobre 2018

Le héron

 

 

Par un beau matin d’automne, un héron au cou en tuyau de poêle baguenaudait le long d'une rivière. L'eau glissait sur les galets anthracite, aussi cristalline que lorsqu'elle jaillit de sa source. Truites saumonées et arc-en-ciel batifolaient entre les algues bleu-vert. Elles jouaient à colin-maillard et virevoltaient en côtoyant la berge, inconscientes du péril aviaire. L'échassier n'avait qu'à plonger le bec pour se rassasier. Mais, à cette heure matutinale, notre fine gueule fait la fine bouche : elle n'a pas grand-faim. C'est qu'en l'occurrence les piscivores de cette espèce se sont toujours fait fort de ripailler à leurs heures.

 

Ainsi, délaissant cette pâture, notre héron décide de pratiquer une séance de gym afin de garder son physique d'oiseau de paradis. Longs étirements des muscles du cou, vigoureux battements alaires : pour se pavaner devant les dames oiselles, mieux vaut ne pas ménager ses pennes (peines) ! Les trente minutes et quelques d'aérobic intense le font maintenant claquer du bec ; il se met alors en quête d'une bonne lippée. Il repère, frétillant sur les alluvions mordorées, une bande de vigoureux goujons aux barbillons filiformes ; il escomptait mieux. Plus loin, il distingue dans le courant un ide rubescent. Lui, se contenter d'un vulgaire poisson rouge ? Peuchère, pas même un héronneau ne se satisferait de ce piètre fretin !

 

Mais bientôt, plus un seul carpeau, pas la moindre petite perche goujonnière ni même de ranatre à demi crevée en vue ; désormais, la dalle le tenaille. Enfin, après des heures à faire le pied de grue près de la grève, il aperçoit, parmi les salicaires aux inflorescences rouge pourpre, un vermisseau moribond. Tout ravi de cette trouvaille, il ravale tout de go ses principes et gobe sa pitance plus vite qu'il ne l'aurait cru.

 

De cette histoire, on peut tirer deux conclusions :

    • Ne laissons pas passer les opportunités de faire bonne chère, nous ne savons pas de quoi sera fait demain. Autrement dit : « carpe diem ».

    • D'autre part, une petite diète n'a jamais fait de mal à personne... Qui peut nous prouver le contraire ?

À chacun de choisir sa philosophie !...

D'après une dictée de concours de Philippe Dessouliers

 

 Mardi 23 octobre

La valse à mi-temps

Quand tu es mort, ô poète, tous tes amis pleuraient. Aucunes funérailles solennelles, certes, où un bedeau bedonnant et à demi décati eût vibrionné autour du catafalque ; où, entre les patenôtres rituelles, dames patronnesses et bigotes un rien claudicantes se seraient disputé, comme chiffonnières, les cordons bleus du poêle... Nul panégyrique, pas la moindre plaidoirie sentencieuse à l'usage de badauds en baguenaude ou de foules collet monté... Mais les boscos, quartiers-maîtres et autres loups de mer d'Amsterdam se vengeant, bière pour bière, sur les cadavres de leurs assommoirs ; mais l'accordéoniste étouffant dans son soufflet bariolé les trilles aigus et les flonflons, pour l'heure incongrus, du musette ; mais quantité de petites gens, incrédules, abasourdis à l'idée que tu aies pu, tout de go, les quitter. Madeleine elle-même devait être du nombre, enfin marrie de tous les lapins qu'elle t'avait posés, versant une larme tardive mais sincère sur tes lilas flétris...

Depuis que, sur un de ces long-courriers qui arrachent aux amants d'Orly d'hystériques bécots, tu as survolé pour la dernière fois les profondeurs hadales ; que, boycottant le décorum et ses giries melliflues, tu as dissous les litres noires dans les bleu-vert de tes chers antipodes, nos pays nous semblent plus plats, nos bonbons plus surs, nos vieux plus vieux. Lasse de ressasser ses oui et ses non, la neuchâteloise du salon s'est tue, plus sphinge que jamais. Frappées d'obsolescence, les déclinaisons d'antan se sont vues atterrir sur les roses. La valse, riche hier de quelque cent mille voltes, ne se danse plus qu'à mi-temps... Qui, désormais, flanqué d'un genet lui-même surmonté d'un Sancho pansu, lancera sa rossinante caparaçonnée, quoique étique et boiteuse, à l'assaut de nos moulins à vent ? Qui, don Quichotte d'outre-Manche, rompra en visière aux goualantes, aux scies anglo-saxonnes ? Qui, mieux que par d'inefficaces quotas, éperonnera une chanson française mollassonne ?...

Pourquoi ont-ils tué Brel ? Les dieux, pour l'empyrée, devaient manquer d'un histrion. D'un baladin qui les récréât. Mais nous autres, ici-bas, on n'oublie rien de rien.

On ne s'habitue pas, c'est tout.

Bruno Dewaele

 

 



10/10/2018
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