AU FIL DES MOTS à Chavagnes-en-Paillers

AU FIL DES MOTS à Chavagnes-en-Paillers

Janvier 2019

Mardi 8 janvier 2019

 

Faim de livres

 

 

Après que les rats rassasiés l'eurent quittée, la médiathèque Germaine-Tillon sembla condamnée au silence et à la solitude de la nuit. Je doutais cependant que de si beaux esprits, réunis ici par leurs écrits, s'abstinssent de joutes oratoires enflammées. Je n'imaginais pas un instant que l'on pût clouer le bec à un Houellebecq ou calmer les quelques boute-en-train habitués de la Coupole. Aussi, camouflée subrepticement dans un sombre recoin, emmitouflée jusqu'aux oreilles, craignant la visite de quelque arachnide velu, je m'apprêtais à vivre une échappée nocturne passionnante. Profitant du clair-obscur qui venait de s'installer, je me lançai sur-le-champ dans la lecture de quelques incipit(s) réputés et quatrièmes de couverture. Je ressentis au passage de la fierté, voire de l'autosatisfaction chez certains Goncourt ou honorés de la Pléiade, souvent enclins à s'enorgueillir de leur notoriété, même si leurs livres ,n'étaient pas tous devenus des best-sellers. Très vite, je fus interpellée par un groupe de poètes dont les ouvrages, trop peu empruntés s'empoussiéraient. « Sans remonter jusqu’à des dithyrambes ou des épigrammes surannés, ne sauriez-vous plus, me dirent-ils, vous régaler de beaux lais, d'acrostiches ambigus ou de ballades, fût-ce celle des pendus ? Seriez-vous insensible au charme des rimes assonantes et des allitérations ? ». Je leur jurai de défendre leur cause envers et contre tout afin que leur printemps ne devînt jamais leur automne.

Minuit passé... La pleine lune projeta des ombres inquiétantes. Je sentis que les symptômes de ma lycanthropie réapparaissaient alors que je m'engageais dans les travées des polars et des thrillers. J'en ai tant lu... Mais tous ces points rouge sang, ces couvertures et ces titres angoissants me glaçaient encore. Les maîtres du crime et du suspense étaient tous là : ceux venus du Massachus(s)etts, du Tennessee ou d'outre-Manche, et ces tout nouveaux Scandinaves qui, de Reykjavik à Stockholm , nous arrivaient souvent, hagards, du nord ; sans oublier bien sûr nos talentueux Français dont le panégyrique serait trop long à dresser. Malgré tous ces crimes diaboliques, je me sentais protégée, la gent policée veillait sur moi ! <...> Rêveuse, je m'abandonnai, fleur bleue impénitente, à la lecture d'un roman à l'eau de rose puis parcourus quelques bédés, riant des facéties du Chat, pitre belge. Après m'être assoupie, je fus réveillée dès potron-minet par une bibliothécaire qui, pour m'épargner un interrogatoire approfondi, m'envoya assouvir ma passion au Salon Saint-Maur en poche dont les portes ouvraient ce jour-là.

 

  

Jean-Marie DELILLE – Michel CHARLEMAGNE

26e dictée de Saint-Maur, novembre 2017

 

Jeudi 17 janvier 2019

  

Le jour de l'an

 

            Si la fête de Noël nous mettait en grande effervescence avec la participation à la messe de minuit tant attendue et la découverte des cadeaux déposés devant la cheminée, on n'aimait pas le jour de l'an. Il fallait allerembrasser les vieux, sourire à des inconnus, jouer la comédie des enfants polis, se tenir tranquille(s). Ce jour-là, nous déjeunions invariablement chez la tante Honorine. Mariée à Théodore, le frère aîné de papa, tante Norine n'était pas une rigolote, loin de là ! Nous n'avions pas l'habitude de nous réfugier dans ses jupons, et encore moins dans ceux de notre grand-mère qui, tout de noir vêtue, prostrée près de la cheminée, n'avait jamais eu propension à nous cajoler. C'est donc en traînant la jambe que nous allions, le jour de l'an, nous plier à ce rituel de la « bonne année » : embrasser tout un chacun en récitant, sans ânonner, la formule magique censée porter bonheur, rester à table et bien s'y tenir, ne rien réclamer, manger sans sourciller la sacro-sainte langue de bœuf à la sauce marronnasse garnie de scorsonères poêlées. Si encore on nous avait donné le lutin, la scie en plastique, le champignon en meringue et la feuille de houx en pâte d'amande qui décoraient la traditionnelle bûche au café! À croire!

        Le lendemain ne s'annonçait pas sous de meilleurs auspices. Maman devait s'ingénier à trouver une combine alléchante pour nous traîner chez Azette et Jules, un couple de voisins, sans enfants. Le plus pénible était d'embrasser Jules. Son mutisme, son visage émacié, hâve, ses yeux hagards, séquelles d'une ancienne apoplexie, en faisaient un vieillard cacochyme et nous étions plus enclins à le fuir qu'à lui sauter au cou. Sans compter qu'il était assis près de la table sur laquelle reposait un bocal rempli de sangsues, remède incontournable pour soigner l'hypertension. Quant à Azette, petite vieille toute sèche et fluette comme une brindille, elle était le soleil de la maison, bien qu'elle piquât un peu quand on l'embrassait et que ses chocolats fussent les sempiternelles boules crème à la douceur écœurante. Il faut quand même dire que sa générosité allait jusqu'à nous proposer un petit verre de cassis, que maman nous autorisait à prendre, pour ne pas lui déplaire.

         De retour à la maison, nous pouvions retrouver nos jeux favoris, déposés dans nos souliers la nuit de Noël, par le petit Jésus : le jeu des sept familles, le nain jaune... Et s'il en avait le temps, papa tentait de nous initier à l'aluette ou à la coinchée. Puis, au moment du coucher, un peu de nostalgie s'emparait de nous: dans quelques jours il faudrait se lever tôt et partir avant le lever du soleil sur le chemin de l'école.

Texte inspiré du livre « Paroles d'enfance » (Tiphaine)

 

 

 

22 janvier 2019

  

Le vieil homme et l'enfant

 

       D'aussi loin que je le revoie, mon grand-père m'apparaît toujours tel que je l'ai côtoyé pendant toutes ces années heureuses que j'ai vécues avec lui : silhouette voûtée, visage au hâle safrané où brillaient deux yeux marron qui, continûment, fixaient l'horizon. L'été, une seyante casquette claire cachait sa canitie mais, dès l' arrivée des frimas, une superbe chapka fourrée lui donnait fière allure.

     Après que mon père nous eut quittées, ma mère et moi, sans aucunes funérailles, je crûs dans une profonde tristesse et me réfugiai, désemparée, chez mon papy(papi). Tel un chemineau, il errait par la campagne dès potron-minet, fouettant de son bâton noueux les halliers et les ronciers d'où s'échappaient des rainettes apeurées et des kyrielles d'insectes irisés. Il n'avait rien d'un vieillard décrépit ni valétudinaire ! Quiconque l'eût rencontré se serait vite aperçu que la réalité était tout autre.

     Alerte, encore très ingambe, il couvrait chaque jour quelque six kilomètres, quelque fâcheux auspices que fussent les conditions météo. Il invitait parfois les allogènes – peu éclairés au dire de mes deux mères-grand - à l'accompagner et rejoignait ses chers pénates au coucher du soleil. Des agapes, toujours très fraternelles, clôturaient ces belles journées.

     Il se souciait peu des qu'en-dira-t-on désobligeants, des ouï-dire, des on-dit et ne supportait pas les non-dits. En utilisant un langage ésotérique, il parlait à son vieil âne dans le coin d'ouche de la ferme. La bonne bête, à l'ensellure très marquée, avait dû être, sans nul doute, coutumière du faix. Il ne manquait jamais de lui apporter des carottes ou des betteraves dans deux assiettes en glaise, écuelles que lui avait façonnées son ami le potier.

    Hormis de rares crises d'arthrose et quelques accès de tachycardie, il se portait comme un charme et nonobstant ses quatre-vingt-cinq printemps, arborait des tenues bigarrées qui déclenchaient l'hilarité des garnements du village. Souriant et serein, il ignorait la cyclothymie et le nonchaloir. Tendron ému, je n'oublierai jamais le jour funeste où il s'en est allé.

Christian Lelièvre

Dictée donnée à Lille le 6/12/18

 

 

 

 



12/01/2019
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