AU FIL DES MOTS à Chavagnes-en-Paillers

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Dernière dictée du jeudi

17 janvier 2019

 

Le jour de l'an

 

           Si la fête de Noël nous mettait en grande effervescence avec la participation à la messe de minuit tant attendue et la découverte des cadeaux déposés devant la cheminée, on n'aimait pas le jour de l'an. Il fallait aller embrasser les vieux, sourire à des inconnus, jouer la comédie des enfants polis, se tenir tranquille(s).

Ce jour-là, nous déjeunions invariablement chez la tante Honorine. Mariée à Théodore, le frère aîné de papa, tante Norine n'était pas une rigolote, loin de là ! Nous n'avions pas l'habitude de nous réfugier dans ses jupons, et encore moins dans ceux de notre grand-mère qui, tout de noir vêtue, prostrée près de la cheminée, n'avait jamais eu propension à nous cajoler. C'est donc en traînant la jambe que nous allions, le jour de l'an, nous plier à ce rituel de la « bonne année » : embrasser tout un chacun en récitant, sans ânonner, la formule magique censée porter bonheur, rester à table et bien s'y tenir, ne rien réclamer, manger sans sourciller la sacro-sainte langue de bœuf à la sauce marronnasse garnie de scorsonères poêlées. Si encore on nous avait donné le lutin, la scie en plastique, le champignon en meringue et la feuille de houx en pâte d'amande qui décoraient la traditionnelle bûche au café! À croire!

         Le lendemain ne s'annonçait pas sous de meilleurs auspices. Maman devait s'ingénier à trouver une combine alléchante pour nous traîner chez Azette et Jules, un couple de voisins, sans enfants. Le plus pénible était d'embrasser Jules. Son mutisme, son visage émacié, hâve, ses yeux hagards, séquelles d'une ancienne apoplexie, en faisaient un vieillard cacochyme et nous étions plus enclins à le fuir qu'à lui sauter au cou. Sans compter qu'il était assis près de la table sur laquelle reposait un bocal rempli de sangsues, remède incontournable pour soigner l'hypertension. Quant à Azette, petite vieille toute sèche et fluette comme une brindille, elle était le soleil de la maison, bien qu'elle piquât un peu quand on l'embrassait et que ses chocolats fussent les sempiternelles boules crème à la douceur écœurante. Il faut quand même dire que sa générosité allait jusqu'à nous proposer un petit verre de cassis, que maman nous autorisait à prendre, pour ne pas lui déplaire.

         De retour à la maison, nous pouvions retrouver nos jeux favoris, déposés dans nos souliers la nuit de Noël, par le petit Jésus : le jeu des sept familles, le nain jaune... Et s'il en avait le temps, papa tentait de nous initier à l'aluette ou à la coinchée. Puis, au moment du coucher, un peu de nostalgie s'emparait de nous: dans quelques jours il faudrait se lever tôt et partir avant le lever du soleil sur le chemin de l'école.

Texte inspiré du livre « Paroles d'enfance » (Tiphaine)

 

 

 



09/09/2016
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